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27 décembre 2014

LE SAC, L’ÉCRAN, LE TAMIS, LE MIROIR

Une théorie développée par le psychanalyste Didier Anzieu1 attribue à la peau quatre fonctions à la fois organiques et psychiques auxquelles correspondent quatre figurations : le sac, l’écran, le tamis, le miroir. Le sac aurait une fonction d’enveloppe contenante et unifiante de l’être, l’écran, une fonction de barrière protectrice, le tamis, une fonction de filtre des échanges et d’inscription des traces, et le miroir, une fonction de miroir de la réalité.

 

Les quatre artistes impliquées dans ce projet ont été frappées par le lien entre cette théorie et leur production récente, de sorte qu’elles ont décidé de se regrouper et de proposer une exposition axée sur le thème de la peau. Elles ont alors choisi de s’approprier chacune des fonctions allouées à la peau tout en demeurant fidèles à la démarche de création qu’elles poursuivent individuellement depuis plusieurs années.

 

Joceline Chabot propose une transcription approximative et abstraite de la peau, une métaphore visuelle qui permet de représenter l'ampleur de cette surface poreuse, berceau de nos humeurs. Frontière entre soi et les autres, la peau est aussi une interface qui permet un aller-retour des autres à soi et vice-versa, ce qui s’apparente à l’idée de tamis. À la manière de ces anciens navigateurs, qui, à partir des rivages, tentaient d'établir un tracé des territoires qu'ils longeaient, Joceline Chabot présente une cartographie de la peau comme un continent à découvrir, avec, en filigrane, un aperçu de ce que cacherait cette enveloppe. Élaborée à partir de dessins à la fois superposés et accolés les uns aux autres, l’œuvre se déploie de façon organique dans l'espace. Les dessins sur papiers japonais dont les dimensions et le degré d'opacité diffèrent, sont parfois perforés et ont été réalisés avec des produits pharmaceutiques.

 

Louise Mercure présente un inventaire insolite composé de formes, d'objets et de corps recouverts de membranes opaques et texturées, se transformant parfois en surfaces plus ou moins translucides. Qu'elles flottent dans un environnement liquide ou aérien, ou qu'elles se tiennent immobiles et suspendues dans le vide, les images s'écartent des codes de représentation conventionnelle par la nature du regard ludique et particulier qu'elles proposent. Métaphores de l’identité, les œuvres, aux consonances poétiques, questionnent la représentation du Moi. Elles symbolisent l’être enfermé dans son image corporelle et contenu dans une enveloppe (le sac) qui, bien que malléable et altérable, demeure malgré tout une prison de peau.

 

 

Chez Hélène Sarrazin, l’accumulation d’un motif, que ce soit par addition ou par soustraction de pigments, forme une surface vibrante : plumes, poils, écailles semblent surgir ainsi de la matière. La surface, contenue à l’intérieur d’un carré, est modulée par des changements de densité du motif ou de grosseur du trait. L’artiste explore différents effets par des interventions minimales, tout en respectant les propriétés de la matière et du procédé. Ces scarifications forment une surface colorée, organique, évocatrice de systèmes tégumentaires, ceux-ci se définissant comme l’ensemble des tissus qui couvrent le corps de l’homme et des animaux. En traitant métaphoriquement la matière, Hélène Sarrazin crée une peau écran dans sa plus élémentaire représentation qui traduit une fascination pour le vivant et élabore une poétique de la matière.

 

Enfin, Josette Trépanier explore les stéréotypes associés à la beauté de la peau. Son élasticité, sa luminosité sont représentées dans des œuvres schématisées à l’extrême, qui présentent certaines affinités avec le Pop Art et la bande dessinée. L’artiste utilise des images familières dont elle réorganise les signes par des stratégies ludiques pour dégager un point de vue ironique sur nos comportements. En se servant de sa propre personne comme modèle, Josette Trépanier cherche à signifier au spectateur qu’elle se perçoit, non pas comme différente, mais plutôt comme semblable dans un monde de semblables. Les images spéculaires qu’elle propose, pourront aussi avoir pour le spectateur une fonction de miroir dans la mesure où il reconnaîtra dans ces œuvres les rapports conflictuels qu’il entretient avec sa propre image.

 

En conclusion, bien que certains aspects de la thématique ressortent de manière plus évidente dans les œuvres de chacune des artistes, on peut y voir également des références plus larges tant en ce qui concerne la peau qu’au niveau des approches formelles. Le sac, l’écran, le tamis, le miroir, autant de déclinaisons possible d’une même fascination pour cette matière vivante: la surface.

 

1 Didier Anzieu, Le Moi-Peau, Paris, Dunod, 1985, p.97.